Du livre au numérique, une littérature se réinventant

René Audet, 29 août 2008

115805043_c5dac1db3c_m1.jpgFrançois Bon, partant des Conseils aux jeunes littérateurs de Baudelaireréfléchit au déplacement de la littérature sur le continuum livre — numérique :

le numérique désormais crée ses propres auteurs. Il me semble qu’on va de moins en moins prendre à la légère cet axiome : les auteurs qui naissent par le numérique accomplissent la vieille fonction littéraire […]. Les auteurs nés par le numérique, dans leur diversité de pratique, constituent à la fois le visage actuel de la littérature, mais aussi le renouveau de ses fonctions. Ils ont peu à peu la charge de la continuité, de la transmission, que n’assument plus les instances traditionnelles […] c’est là où l’approche collective que représente l’Internet d’aujourd’hui est devenu en deux ans un acteur majeur, qui reste en partie inconnue à ses propres participants, tant il ne vaut que par le collectif.     

Il y a là, il me semble, l’une des premières affirmations de cette intervention majeure de la communauté, du collectif, dans la transformation que le support numérique peut opérer sur les tenants et aboutissants de la littérature. Non pas le fait que cette mutation soit prise en charge par des conglomérats commerciaux aux reins suffisamment solides, au contraire : FBon insiste sur l’horizontalité des mouvements de redéfinition de l’édition littéraire. Des acteurs, des instances de médiation, tous plongés dans une économie/écologie aux principes encore à définir et à inventer. Et FBon de poursuivre sur le rôle capital d’une computer literacy au sens large :

Nos usages de l’information, du partage et de l’acquisition de savoirs, nos apprentissages, aussi bien que nos échanges privés et professionnels passent par le numérique. La réflexion sur le langage, sur le monde, sur la représentation, que nous installons progressivement s’appelle littérature. Il y a une disproportion d’évidence : ce que nous nommons le « contemporain » (ou bien « la littérature en train de se faire », au temps de Digraphe) est une part minime, silencieuse, discrète. Néanmoins, elle peut être le lieu sismique du basculement.    

Littérature comme témoignage du mode contemporain d’appréhension du réel, comme incarnation de nouvelles modalités d’expression de cette réalité, d’où la mobilisation de nouveaux outils, de nouveaux instruments adaptés à cette saisie du monde : voilà certainement l’une des lectures les plus fascinantes de l’inscription de la littérature dans l’univers numérique, qui se fait non par un geek illuminé (aussi sympathique soit-il!), mais par quelqu’un qui provient de la littérature au sens conventionnel du terme, qui travaille à cette transition et qui se permet de voir au-delà. (photo : « numeral types », threedots, licence CC) 

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De la règle ou du goût du point-virgule

René Audet, 19 août 2008

2345403415_5606512d85_m.jpgJ’ai toujours eu un rapport de fascination avec le point-virgule ; me voilà dans la lignée de John Irving et d’Herman Melville… On ajoute une dose de contextualisation anglophone (sur l’usage dégénéré de la ponctuation en anglais) et ça nous donne ce petit article savoureux :  « Sex and the semicolon ».

the punctuation conversation has shifted its focus from the apostrophe to a more subtle and debatable punctuation mark: the semicolon.

The credit probably belongs to Trevor Butterworth, who in 2005 - citing Truss as partial inspiration - wrote a 2,700-word essay on the semicolon in the Financial Times. Butterworth, who had worked in the States, wondered why so many Americans shared Donald Barthelme’s sense that the mark was “ugly as a tick on a dog’s belly.” His answer: As a culture, we Yanks distrust nuance and complexity.

(photo : « ti;!;!;! », xueexueg, licence CC)

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Potentiel des récits en sciences sociales

René Audet, 23 juillet 2008

431452053_a599ea74a6_m.jpgIn Telling Stories, Mary Jo Maynes, Jennifer L. Pierce, and Barbara Laslett argue that personal narratives-autobiographies, oral histories, life history interviews, and memoirs-are an important research tool for understanding the relationship between people and their societies.

Telling Stories. The Use of Personal Narratives in the Social Sciences and History. Chez Cornell UP.

(photo : « Whisper, 2005 », Dr John2005, licence CC)

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Un appartement codé : sémiologie cachée et fétichisation du livre

René Audet, 12 juin 2008

369136785_f82e37ef4a_m.jpgSuperbe histoire dans le New York Times : un architecte prend l’initiative, à partir d’un vague souhait exprimé par les propriétaires, d’inscrire dans les rénovations de l’appartement l’idée d’une quête de sens caché à travers divers procédés, diverses cachettes (littérales et figurées). Le visionnement des photos montre la qualité du travail exécuté, et l’article relate l’histoire du projet (et de sa découverte par les occupants, médusés mais ravis). La conclusion formulée par les occupants nous ramène à la dimension concrète des lieux, à l’idée que nous n’y sommes que de passage :

The Sherry-Klinsky clan remains largely bemused by the extent to which Mr. Clough embellished and embedded their apartment. But Ms. Sherry and Mr. Klinsky are not immune to the romance of objects or messages hidden in walls, or what Ms. Sherry called “winks from one family to another.” 

“You move into a place and you have your life there, and your memories, and it’s all temporary,” she said. “Especially with apartments, which have such a fixed footprint. I like the idea of putting something behind a wall to wink at the next inhabitant and to wish them the good life hopefully that you have had there.”

 (via if:book) (photo : « Secret Door », seth. underwood, licence CC)

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Enrique Vila-Matas — Les masques de la fiction dans le roman contemporain

René Audet, 2 juin 2008

affiche-pt.jpgJ’organise une journée d’étude sur l’écrivain contemporain Enrique Vila-Matas. Événement sympathique mais déterminant : à peu près rien n’a été écrit (encore!) sur Vila-Matas en français.     

  

  

Journée d’étude Les masques de la fiction dans le roman contemporain — Enrique Vila-Matas

Le lundi 9 juin 2008

Café Au Temps perdu, 867, avenue Myrand, 2e étage, Québec

Entrée libre

Dès 9h30 

 

Cette journée est consacrée à l’étude des usages et fonctions de la fiction dans le roman contemporain : masque ou miroir déformant de la réalité, fabulation et autofabulation, moteur narratif ou abîme discursif… Le roman diffractant la mobilisation de la fiction à travers différents processus, à travers différentes démarches esthétiques, il apparaît comme un laboratoire privilégié pour une réflexion sur le paramètre fondamental de la fiction. Une telle réflexion sera appliquée au cas singulier d’Enrique Vila-Matas, écrivain espagnol contemporain, dont la production narrative et essayistique convoque ces enjeux de façon fascinante. Les communications portent sur la question de la fiction modulée par les pratiques contemporaines, en prenant appui sur une ou des œuvres de Vila-Matas.

Enrique Vila-Matas est un écrivain espagnol né à Barcelone en 1948. Son œuvre est dense, elle compte des romans, des recueils de nouvelles et d’essais. Animé par un questionnement qui se positionne aux confins d’un imaginaire à demi-fictionnel, l’écrivain offre l’une des narrations les plus effervescentes parmi les écritures contemporaines. Malgré une grande diversité de récits, de personnages distincts, de formes explorées, son oeuvre fait montre d’un fort réseau thématique, dévoilant une logique qui gravite autours des mêmes obsessions, dont la mort, l’écriture et sa nécessité.

 

 

PROGRAMME

Matinée

Charline Pluvinet (Université Rennes 2) « Disparaître dans la fiction : la traversée du miroir du Docteur Pasavento »

René Audet (Université Laval) « Si par un mal étrange est atteint un personnage : raconter en dépit de la fiction »

Annie Rioux et Simon Brousseau (Université Laval) « Quand la littérature se souvient d’elle-même : les masques d’une mémoire française dans Paris ne finit jamais d’Enrique Vila-Matas »

Après-midi

Viviane Asselin et Geneviève Dufour (Université Laval) « Étrange façon de raconter, la narrativité du discours dans Étrange façon de vivre »

 

Patrick Tillard (Université du Québec à Montréal) « Enrique Vila-Matas, un explorateur qui avance vers le vide »

 

Emmanuel Bouju (Université Rennes 2) « Enrique Vila-Matas sur la ligne d’ombre. Masque de la citation et racine de la réalité »  

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Le rôle de la critique

René Audet, 14 mars 2008

criticArts & Letters Daily me pointe ce matin une recension d’un récent ouvrage, The Death of the Critic, qui ose ramener le débat sur le rôle à jouer par les critiques littéraires dans l’évaluation des œuvres contemporaines — toute la question de la valeur. Refusant le désengagement couramment prôné (sur la base de l’argument que l’opinion de l’un vaut bien celle de l’autre), Rónán McDonald tient un discours étonnant (dans son articulation) sur le rapport entre le jugement provenant de la Tour d’ivoire et la construction d’une opinion commune sur les œuvres (dans les mots de John Mullan, auteur de la recension):

[McDonald] argues that the demise of critical expertise brings not a liberating democracy of taste, but conservatism and repetition. “The death of the critic” leads not to the sometimes vaunted “empowerment” of the reader, but to “a dearth of choice”. It is hardly a surprise to find him taking issue with John Carey’s anti-elitist What Good Are the Arts? (2005), with its argument that one person’s aesthetic judgement cannot be better or worse than another’s, making taste an entirely individual matter. McDonald proposes that cultural value judgements, while not objective, are shared, communal, consensual and therefore open to agreement as well as dispute. But the critics who could help us to reach shared evaluations have opted out. The distance between Ivory Tower and Grub Street has never been greater.

Comme le signale Mullan, une grande qualité de cette réflexion réside probablement dans la nuance et l’ouverture de McDonald. Ainsi tend-il à condamner non pas tant le structuralisme et le post-structuralisme (comme sources de la défection de la critique littéraire sur la question de la valeur) que les cultural studies — mais le fait-il encore en prenant garde de ne pas condamner unilatéralement :

Cultural studies may have been anti-elitist, refusing distinctions between high and low, proper and popular, but it doomed the academic to irrelevance outside the academy. “If criticism forsakes evaluation, it also loses its connections with a wider public.” He is a tolerant enemy to anti-evaluative criticism. Reviewing the rise of Cultural Studies, he even concedes that it might for a while have been salutary to have “an amnesty on the idea of objective quality”. Neglected works and unheard voices have been recovered. Even though he dislikes Cultural Studies, McDonald relishes much that we would call “popular culture”, and clearly believes that cinema, television and pop music deserve good critics too.

Si on avait déjà vu poindre de nouveau la réflexion sur la valeur dans le domaine francophone (ici et ), il faut se réjouir de cette ouverture dans la chamboulée sphère anglo-saxonne.

Difficile par ailleurs de ne pas voir dans ce retour vers la compétence des littéraires une confirmation de la nécessité, dans le déluge informationnel et discursif contemporain, de ressources agissant comme des filtres — de la bibliothéconomie aux carnets scientifiques. Retour qui se fait avec toute la circonspection utile, avec un besoin non pas d’autorités absolues (toutes sont relativisées, à coup sûr) mais de guides, dont on connaîtra avec profit les biais et les allégeances.

(photo : « everyone’s a critic », jontintinjordan, licence CC)

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Numériques de souche ou de formation ?

René Audet, 13 mars 2008

bébé ordiLe récent article d’Ana, sur la place de la technologie dans les musées, me ramène à des articles du mois de décembre que j’avais marqués d’un drapeau — toute une polémique sur les digital natives et les digital immigrants. La question que pose Ana est celle de l’accommodement que les musées pourraient faire à l’intention de leur jeune public, apparemment des digital natives (des gens ayant toujours vécu avec la technologie dans leur vie, et donc avec une relation à leur environnement qui dépend à peu près totalement de l’interface de la technologie). Elle place sa réflexion dans le contexte d’une étude qui vient remettre en question ce lieu commun :

Tout ce texte, pour en venir à vous partager une étude de la British Library au sujet de la Google generation : Information behaviour of the researcher of the future (pdf).

Ce document présente tant les idées reçues au sujet de cette génération Internet que le résultat de l’étude. Plusieurs perceptions que nous développions de façon « automatique » deviennent des mythes et c’est pour le mieux de l’avenir des musées. À la lecture de l’étude, j’en conclus qu’il n’est pas automatique que les jeunes d’aujourd’hui intègrent tous les tenants et les aboutissants de cette nouvelle ère numérique, même s’ils en sont natifs et probablement des usagers plus fluides que les plus âgés.

Prudence donc, car cette impression de la maîtrise quasi-innée de la technologie doit être révisée. Le débat a été lancé par Henri Jenkins (sous une forme nuancée, parlant du danger d’oublier les variations d’accessibilité aux technologies, d’un digital divide). Puis il a été doublement relayé par Siva Vaidhyanathan, qui insiste beaucoup (trop) sur la non-pertinence de la notion de génération, mais qui se rattrape en disant qu’il n’y a rien à gagner à généraliser cette apparente opposition entre digital native et digital immigrant.

Ce qui apparaît se démarquer, c’est le mythe autour de l’utilisation des technologies. Et c’est un mythe dont l’inexactitude se vérifie au quotidien (j’en témoigne personnellement, voyant mes étudiants faire un usage commun de Facebook mais ne sachant toujours pas faire un saut de page dans un traitement de texte). Il faut remettre les pendules à l’heure sur le rapport avec la technologie, en particulier sur la complexité de ce rapport.

1. Il paraît évident qu’il y a une aisance qui vient avec un médium lorsque celui-ci a été fortement présent au moment des années d’apprentissage les plus fulgurantes (fin de l’enfance et première moitié de l’adolescence — un psycho-cognitiviste dans la salle pour confirmer ?). L’analyse de plusieurs générations au vingtième siècle l’illustrerait sûrement avec force.

2. Il faut en revanche admettre qu’il n’y a aucun caractère inné à l’usage des technologies. Certaines interfaces tablent davantage sur des processus cognitifs courants et réduisent le gap technologique, oui. Mais il y a toujours une étrangeté à apprivoiser, une distance à franchir. Et des apprentissages sont nécessaires.

3. À l’image des objets qui nous intéressent, dont le rythme de renouvellement est effarant, tel est le rythme auquel se trouve confrontée notre capacité à adapter nos connaissances et nos compétences technologiques. Celles-ci sont sujettes à un dépassement imminent, à une rapide caducité. Et ce, que nous soyons (franchement / relativement) jeunes ou moins jeunes.

Dans ce contexte, il s’impose d’insister pour la reconnaissance (commune, par nos institutions scolaires, par nos employeurs) du rôle fondamental joué par la computer-literacy (à généraliser en une techno-literacy), qu’il faudra conséquemment maintenir, alimenter et bonifier.

(photo : « Naar Hopla kijken », Inferis, licence CC)

Catégorie : Technologie | Article non commenté

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