Archives pour la catégorie 'Technologie'

Du livre, du livre électronique et de la lecture

18 novembre 2008

Quelques réactions à chaud (bah, à peine tiède, avec une journée de retard) sur le texte de Marin à propos du livre numérique. Texte polémique, bien sûr, parce qu’il n’est pas d’emblée vendu à l’idée des ebooks/liseuses, parce qu’il tente de mettre l’idée du texte numérique à distance et d’en voir les tenants et aboutissants aujourd’hui.

Plusieurs propositions sont pertinentes (et elles étaient nécessaires); à titre d’exemples :

Malheureusement pour le livre électronique, il semble évident que la métaphore a constitué la matrice de l’invention de l’objet. Dès lors, c’est un objet que l’on a conçu, avant de penser un usage.

[Parlant de la liseuse, ici le cas du PRS 505 de Sony] En outre, l’objet est lent, très lent. Il est lent à mourir. Le paradoxe est fort : le livre est bien plus rapide !

Au delà de l’analyse (procès) de l’objet (et j’appuierai encore un peu plus sur le facteur confort de lecture), c’est la conception du livre qui me paraît un point déterminant ici. Marin le considère comme un point d’aveuglement dans la réflexion actuelle sur le texte numérique :

Et si on essayait de penser l’avenir de l’édition électronique sans se référer en permanence au bel objet qu’est le livre et aux nobles rayonnages des bibliothèques familiales ou des bibliothèques publiques ?

Je comprends et je souhaite contester à la fois. Le paradigme du livre est rigide et, jusqu’à un certain point, étouffant — parce qu’il balise la zone d’intervention de façon inutile, parce qu’il pourrait empêcher, de la sorte, to think outside of the box.

Mon malaise est toutefois double.

1. La série d’hypothèses proposée par Marin met en opposition le livre et l’édition électronique (« le livre est un optimum » et « l’édition électronique constituera un nouvel optimum »). Dans mon esprit, il n’y a que l’édition, et cette interface opère entre le caractère brut du texte, du langage et son incarnation dans un univers / lieu policé (polissé ?). Reste ensuite à envisager quelles sont les modalités de l’incarnation : livre, support périodique, affiche, pulp, tract, support électronique web / carnet / revue / hypermédiatique… L’optimum est donc à construire, comme le conclut lui-même Marin ; n’en sommes-nous pas à des prototypes intéressants dont le polissage reste encore à pousser plus avant, en fonction de nos usages, des possibilités offertes par une plateforme électronique, etc. ?

2. Les sept caractéristiques du texte numérique : ah…! Cette réflexion s’impose, pour sûr. Et c’est une façon de ne pas se laisser aveugler par les possibilités médiatiques actuelles. Mais toute tentative de saisie opère une sélection (et peut créer de l’insatisfaction…!). Ma gêne ne se situe pas tant dans le portrait du texte numérique proposé que dans le portrait du livre dessiné en creux par cette énumération. (Et je ne souhaite pas jouer ici le rôle du Néo-Luddite — pour le moins qu’on me connaisse, je n’en ai guère le profil…)

L’image souvent véhiculée du livre est celle d’une brique massive, statique et linéaire (c’est d’ailleurs le poids de l’histoire du livre qui se fait sentir par là, avec une conception du Beau liée à l’unité organique du contenu, au filé du discours, à l’empire de la rhétorique [il faut relire le Barthes pré-textualiste dans « Littérature et discontinu » à cet effet, Mobile de Butor étant un bel exemple du caractère potentiellement décoiffant du livre...]). On oublie deux faits à mon sens déterminants à propos du livre.

D’une part, il s’agit d’une ressource profondément tabulaire, qui combat intensément la linéarité traditionnelle du discours (table des matières, notes en bas de page, division en chapitres / parties, renvois internes à d’autres sections du livre, tableaux et images insérés  — sans compter, du côté du lecteur, l’annotation par les lecteurs, les coins de page pliés, les paperoles glissées entre deux pages, les passages à relire en lien avec tel extrait). Tabularité fondamentale du substrat matériel du livre, avec des us et des conventions établis avec le temps… mais où est-elle dans cette définition du texte numérique ? Quelque part sous-entendue (le texte numérique est annotable ? hypertextuel ?), la tabularité du texte numérique renvoie-t-elle en fait à un archaïsme du texte matériellement incarné ? Ce serait donc postuler que le texte numérique, pour référer à ces liseuses qui permettent de grossir le caractère et qui de fait annulent le cadrage dans un format-page directement hérité de notre rapport avec le livre, est fondamentalement désincarné, que son inscription dans l’espace est en soi toujours contingente et qu’il refuse de se lier à toute spatialité un tant soit peu programmée en amont… Comment définir le travail éditorial, dans ce contexte ? Simplement une caution scientifique sur ce qui est diffusé ? Plutôt : il faut réinventer le rapport éditorial avec le texte, car il ne s’agit plus de monter un texte, mais de lui donner des attributs qui ne sont plus spatialement déterminés.

D’autre part, peindre un tel portrait du livre, c’est à l’évidence considérer (on l’oublie fâcheusement dans les débats actuels) que la lecture, comme acte, comme parcours, est infiniment active dans l’approche du livre. Recevant comme traces d’une tabularité des usages du livre toutes les marques du lecteur évoquées plus haut, nous devons reconnaître que l’activité du lecteur est très importante (en volume, en incidence sur l’interprétation) et qu’elle n’est pas subordonnée à la linéarité de la rhétorique du discours : interruptions, retours en arrière, lectures parallèles (dans le livre et dans d’autres ouvrages), relecture… En quelque sorte, le texte numérique se trouve à incarner (beau paradoxe…) les modes d’opération de la lecture (lier, déplacer vers une autre partie, annoter, indexer). C’est dire à quel point le texte numérique se construit depuis la lecture du livre et non contre elle (ou à l’écart d’elle).

*   *   *

À quoi tout cela nous avance-t-il ? Je crois que l’exercice de Marin est nécessaire, voire impératif dans la situation actuelle, car il remet sur la table la question non pas de la technologie, mais celle de l’interface, des usages, des modes d’appropriation. La frénésie technologique nous met souvent en situation de contemplation devant les innovations, mais trop peu nous engage dans une réflexion appliquée sur les usages, réflexion pouvant exercer une pression sur les fabricants des machins technologiques. Problèmes d’offre, de cadrage commercial (« avec ou sans premier livre lors de la vente ? »), de fonctionnalités : ce que relève Marin constitue sans nul doute un point de départ pour exercer cette pression sur les Sony, Amazon et autres fabricants de liseuses. Il faut voir là non pas du bashing contre les livres électroniques, mais une insatisfaction productive, qui nous empêche de s’installer dans le confort commercial des vendeurs de rêve. 

(photo : « Warning! Do not read », YanivG, licence CC)

Catégorie : Littérature électronique, Technologie | Un commentaire

Le retour de la littérature par souscription ?

16 novembre 2008

J’ai suivi avec intérêt le projet de François Bon, celle des éditions numériques Publie.net. D’abord avec scepticisme, je l’avoue (la déconfiture de 00h00, mauvais timing explique, laissait un goût amer à ce type d’expérience mené par des individus et non par une société aux reins solides). Mais tranquillement ma perception change, notamment par l’identification de quelques principes qui guident le marché de la littérature électronique.

• Un principe éditorial : favoriser la montée de nouveaux supports (le Kindle d’Amazon et les PRS de Sony), mais à l’intérieur du paradigme du Livre (celui que Barthes aimait à décrire dans « Littérature et discontinu », à propos de Mobile de Butor).
• Un principe littéraire : faire de la littérature, point (c’est toute l’ambiguïté du cas We Tell Stories, j’y reviens bientôt, oui).
• Un principe disséminatoire : diffuser, point (pas de DRM, imposer des tarifs minimaux, permettre des accès bibliothèques).

Ce dernier sous-point, celui des accès bibliothèques, crée chez moi un peu de perplexité. C’est qu’il y a une relation étrange qui se développe avec les corpus scientifiques et littéraires qui sont rendus accessibles par les organismes (bibliothèques universitaires, bibliothèques nationales)… L’évolution du marché des produits éditoriaux scientifiques est en soi assez étonnante. C’est comme revisiter l’histoire de l’édition :

— une capacité de production est liée à la souscription à un projet de livre (c’était le cas des grandes entreprises comme les encyclopédies ou les entreprises risquées, d’abord en Angleterre au XVIIe siècle puis en France au XVIIIe siècle) ;

— déplacement : les individus encouragent l’éditeur (le libraire-imprimeur) en achetant un livre produit par lui ;

— déplacement : les individus encouragent l’éditeur et de petits auteurs en achetant un best-seller produit par cet auteur ;

— déplacement : les bibliothèques encouragent les éditeurs en achetant leurs livres;

— déplacement : les bibliothèques encouragent les éditeurs en souscrivant à des collections entières, à des revues ;

— déplacement : les bibliothèques encouragent les éditeurs et les distributeurs en souscrivant à des paniers entiers (de livres et revues numériques).

(Évidemment, ce petit portrait historique est faussé, notamment en raison de la neutralisation du rôle du libraire…).

Et il n’est pas abusif de prétendre que bien des revues savantes et des collections d’éditeurs scientifiques (voire la production entière de ces éditeurs) survivent aujourd’hui grâce à ces souscriptions contractées par les bibliothèques… La souscription s’explique par une relation entre un fournisseur et un consommateur, pour le placer en termes de marché. Mais sur quoi repose cette relation privilégiée ? Si au départ c’était le prestige d’un auteur, l’intérêt d’un projet (ou son caractère risqué…), aujourd’hui cela repose d’une part sur une ambition d’exhaustivité (ou d’offre la plus importante aux usagers, facteur de plus en plus critique pour les bibliothèques), d’autre part sur une foi scientifique : toute source de savoir mérite qu’on la diffuse.

Les logiques sont-elles bien différentes, lorsque l’on compare les corpus scientifiques et les corpus littéraires ?

En ce qui concerne les corpus littéraires, il y a certes des spécialisations associées aux bibliothèques publiques et universitaires (selon les politiques internes, certains sous-ensembles sont privilégiées, fonction des publics visés). La remarque s’appliquait fortement aux corpus matériels (livres, périodiques) ; est-ce que ces orientations politiques guideront aussi la souscription aux contenus littéraires numériques ? En théorie, rien ne laisse croire qu’il en sera autrement… mais les institutions se prêteront-elles de la même façon au repérage des contenus numériques, à leur validation (la foi…) et à leur souscription individuelle ? C’est évidemment sans compter le problème irrésolu des liens 404 — il faudra vérifier périodiquement tous les liens numériques ajoutés au catalogue d’une bibliothèque (ou simplement attendre les complaintes des usagers ?).

Et est-ce que la souscription sera le critère d’inclusion des contenus dans les catalogues des bibliothèques ? Autrement dit, y a-t-il pertinence pour une bibliothèque d’écumer le web pour repérer des contenus scientifiques et littéraires pertinents qui seraient gratuits (donc, en soi, disponibles à tous) ? Les revues savantes en open access méritent certainement d’être référencées… mais que dire des contenus littéraires disséminés à tous vents ? Les bibliothèques remplaceront-elles Google ?

(photo : « cyclopedia », kellypuffs, licence CC)

Catégorie : Littérature contemporaine, Littérature électronique, Technologie | Article non commenté

Éditions savantes électroniques : la résistance du livre

21 octobre 2008

Encore une fois, on remarque tout naïvement qu’une édition savante électronique procurerait un confort de lecture tellement plus grand aux différentes classes de lecteurs — Richard Herley ajoute le facteur ebook dans sa réflexion :

E-books can offer a perfect solution. Such notes could be hyperlinked, and each link graded. Beginning readers could leave them all visible; middling readers like me could hide the elementary ones; and academics could hide all but the most advanced. Or indeed, if the text were being re-read, they could all be hidden, and made visible only when the word or phrase was touched with a finger or stylus.

Évidence d’une approche nouvelle et tellement plus lucide des éditions savantes, qui pourtant ne réussit pas à s’imposer. Car la résistance est double. D’une part, le confort visuel de lecture (l’argument dérivé de celui du bathtub : « lire à l’écran est tellement pénible »), que la rapide progression des livres électroniques vient atténuer. D’autre part, la dimension nostalgique et symbolique du livre : la matérialité de l’ouvrage, la sensualité du papier (papier bible souvent, dans ces éditions interminables qui obligent à couper le papier en quatre sur l’épaisseur…), tout autant que le prestige et la prestance du livre publié chez un éditeur reconnu (Pléiade, Champion, Bibliothèque du Nouveau Monde, etc.). 

Pseudo-évidence troublante, car tout est à peu près là, disponible. Même l’an dernier, François Bon enrageait de sa nouvelle édition des Essais de Montaigne dans la Pléiade :

Alors, pour ce prix-là, j’aurais voulu un Montaigne parfait, et ce Montaigne m’enrage. On a voulu trop en faire, on veut nous expliquer Montaigne, on nous prive de notre liberté avec lui, et j’en suis au point de souhaiter souvent, chaque dix pages, me débarrasser de cette édition neuve pour revenir à l’ancienne.

On nous parasite les pages avec une nouvelle suite de majuscules, comme les anciens A, B et C dont l’économie aurait pu alléger graphiquement le texte. On devrait pourtant commencer à savoir, même chez les universitaires, que l’accueil qu’on fait d’un texte c’est aussi, voire d’abord, la saisie graphique, l’unité de la page, la présence visuelle de la phrase.

Et se permettait d’envisager une utilisation intelligente des interfaces numériques :

Alors je me prends à rêver à l’écriture numérique : une version pour eReader, puisque le papier numérique arrive, où on pourrait sélectionner d’office le système d’apparence de la page, selon les A, B et C de Villey indiquant les strates principales d’écriture, ou bien, en balayant tel mot, faire apparaître, mais seulement si on le souhaite, l’indication que tel mot n’a plus, dans la langue d’aujourd’hui, son acception d’il y a quatre siècles. Ou bien tout simplement le texte nu…

Désastre économique mais mine intellectuelle, repère d’érudition ; aberration éditoriale en terme de convivialité mais tabularité nécessaire (mais inscrite dans le mauvais lieu) — les éditions savantes doivent migrer vers le support numérique ou se décliner en de multiples versions selon les lecteurs. Mais l’arborescence textuelle propre au paradigme numérique reste la voie royale pour la glose scientifique. Au delà des résistances, ce passage non (encore) réalisé s’explique sûrement par une méconnaissance des moyens. Il faut trouver moyen de démocratiser tout ça…

(via la feuille)

(photo : « Margin Release », robotography , licence CC)

Catégorie : Recherche et diffusion, Technologie | Article non commenté

À l’échelle humaine ou inhumaine ?

14 octobre 2008

729822_25ba163c9a_m.jpgHigh performance computing pour les humanités : est-ce « a hammer in search of a nail » ? La question m’a souvent traversé l’esprit, au croisement de diverses allusions à cette possibilité. Simple réflexe d’une grenouille qui voit les sciences inhumaines, elles, faire la part belle à ces ressources démesurées, et ainsi souhaiter s’apparenter au boeuf ?

John Tolva, de chez IBM, se prête naïvement — mais volontairement — à la réflexion. J’avais croisé telle cogitation chez Geoffrey Rockwell, mais sans qu’il expose en toutes lettres sa position. Les questions que Tolva pose pour s’interroger sur notre méthodologie sont fascinantes… et désespérantes. Car le principal problème, souligne-t-il en creux, est l’absence de structuration des ensembles de données :

the biggest single problem we can solve with the grid in the humanities isn’t discipline-specific (yet), but is in taking digital-but-unstructured data and making it useful. OCR is one way, musical notation recognition and semantic tagging of visual art are others — basically any form of un-described data that can be given structure through analysis is promising. If the scope were large enough this would be a stunning contribution to scholars and ultimately to humanitiy.  

C’est l’ambition qui effraie et qui rend fébrile (ce « giddy » qu’il utilise pour décrire son propre état). C’est la démesure, l’ampleur, l’empan en quelque sorte. Mais est-il de mauvaise foi de prétendre que la vraie nature des humanités, c’est la profondeur et non la largeur de vue ? Comment raffiner les “données” lorsqu’on plonge dans un texte ? Ce texte n’a-t-il donc de valeur, laisse-t-on supposer avec cette approche, que dans la multitude des autres textes ?

Je n’ai pas de réponse… la question continue de me tracasser. Et appelle, en corollaire, la fascination de la technologie, ses possibilités, et la nécessité de tout chercheur de questionner son apport à ses travaux. Simple tentation geek ou ouverture à de nouvelles avenues, à de nouveaux outils, à une compréhension réinventée de nos objets de prédilection ? Il semble bien qu’il faille une part de geek-itude pour d’abord se laisser séduire, et ensuite envisager les conséquences de la dot… Car à défaut de regarder la technologie dans les yeux, il n’y a pas de moyens d’accéder aux fantasmes, à la vision qu’elle permet de dessiner d’un certain avenir. Cette vision n’est pas la seule qui puisse/doive être esquissée, pas plus qu’elle constitue une panacée. Mais difficile est le portrait de notre futur sans prise en considération des outils qui nous accompagneront.

 (photo : « book shelf project 1 ~ striatic {notes} », striatic, licence CC) 

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De la chose numérique (ou l’extension problématique du virtuel)

5 octobre 2008

Depuis les travaux2453665709_62359f8779_m.jpg de Roberto Busa sur l’index des oeuvres de St-Thomas d’Acquin, le domaine des médias interactifs s’est attardé au texte en tant que liste de mots (“words on a page”, Blackwell Companion to Digital Humanities, 4). L’évolution des sciences humaines assistées par ordinateur (humanities computing) vers les humanités numériques (digital humanities) coïncide peut-être avec la redéfinition des frontières du concept de “texte”. À l’instar de D.F. McKenzie, nous définissons le texte en incluant les données verbales, visuelles, orales et numériques, lesquelles prennent la forme de cartes, de musiques, d’archives de fichiers sonores, de films, de vidéos et de toute information conservée en format numérique.

Lisant l’argumentaire de l’appel à communications du prochain colloque de la Société pour l’étude des médias interactifs (Society for Digital Humanities), je me questionne une fois de plus, calque anglais/français aidant, sur les enjeux liés à la définition de la discipline des digital humanities.

Le terme est séduisant : efficace, right to the point (comme sait l’être l’anglais), il renvoie à l’idée que les sciences humaines peuvent s’incarner aujourd’hui dans la sphère numérique. De cette façon, nombre de chercheurs (amateurs ou professionnels) se retrouvent sous un même chapeau. Se côtoyent ainsi les analystes textuels assistés par ordinateur, les poéticiens des arts et littératures hypermédiatiques, les sémioticiens de l’espace numérique et les archivistes intéressés par la gestion des documents numériques.

Cette conception disciplinaire — transdisciplinaire, pour sûr — permet aux gens ayant des intérêts et des compétences apparentés d’entrer en contact, d’échanger des outils / méthodes (sans compter que ça plaît aux administrateurs et subventionnaires — les sous étant liés à ces manifestations de transversalité). Une telle passerelle permet ainsi à des seiziémistes anglais de discuter avec des contemporanéistes francophones, sur la base d’un terrain commun.

Mais quelles conséquences y a-t-il à ainsi définir un tel terrain commun ? De façon caricaturale, je dirais qu’il y a actuellement la même frénésie autour du numérique que celle qu’a sûrement pu générer l’apparition du codex, avant-hier à peine : les initiés se retrouvent entre eux, qu’ils soient théologiciens ou écrivains lubriques, afin de se supporter et de partager autour de la découverte, le temps que la chose se démocratise, se diffuse — ne soit plus une découverte. Ensuite, chacun retrouve son secteur… C’est une lecture médiologique de la chose — et c’est pourtant l’enjeu qui est le nôtre aujourd’hui.

C’est la même question qui se pose aujourd’hui à propos de l’édition — j’en parlais hier à Clément, en lien avec ses trucs, nos intérêts communs et nos échanges récents avec François : quel profit, quel danger à définir largement le champ d’intérêt ? Édition de la littérature contemporaine directement en ligne (comme publie.net), éditions critiques savantes, toute modalité de publication éditoriale invoquant le support numérique, diffusion de la recherche scientifique en ligne en accès libre : tout ça se retrouve sur un terrain commun, suscitant les ah! et les oh! des personnes impliquées, qui trouvent ainsi des interlocuteurs.

Quelle conséquence y a-t-il à tout mettre sous le chapeau du numérique ? À partir de quel moment est-il nécessaire / rentable / obligatoire de retourner vers les champs disciplinaires ? Deux observations me viennent d’emblée, de deux ordres différents.

  1. On n’a pas à trancher et à définir le moment du retour vers la terre natale : l’impulsion vient probablement naturellement, tout à la fois que les échanges transdisciplinaires seront toujours profitables et stimulants.
  2. Il faut par ailleurs veiller à contrer l’effet de ghetto qui guette les nouveautés prises d’assaut par ceux que la chose intéresse, établissant un droit d’exclusivité aux seuls initiés. Il y a de cet effet (et de ses ambiguïtés) dans le cas We Tell Stories (je me promets d’y revenir sous peu, il y a longtemps que l’idée me tracasse).

Comment assurer le retour vers la discipline, comment initier le mouvement de partage des nouveautés ? Comment faire en sorte que la problématique numérique ne reste pas l’apanage de quelques initiés ? La question se pose et s’impose.La démocratisation des outils informatiques eux-mêmes a probablement pour effet, pour l’instant, de contrer la ghettoisation. Mais la présence de passeurs demeure une donnée majeure dans le portrait. Et pour revenir à la SDH/SEMI et aux digital humanities : la question est de savoir à partir de quand la maîtrise avancée des nouveaux outils par certains dissout le terrain commun, disperse l’espace partagé de dialogue et recrée l’isolement disciplinaire. À moins que le perpétuel coup de pied sur le caillou de l’innovation, roulant de fois en fois au-devant de nous et nous appelant à le suivre, n’assure le rafraîchissement de cette nouveauté à apprivoiser, à propos de laquelle il faut partager ?

(photo: « the cover », squareintheteeth, licence CC)

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Numériques de souche ou de formation ?

13 mars 2008

bébé ordiLe récent article d’Ana, sur la place de la technologie dans les musées, me ramène à des articles du mois de décembre que j’avais marqués d’un drapeau — toute une polémique sur les digital natives et les digital immigrants. La question que pose Ana est celle de l’accommodement que les musées pourraient faire à l’intention de leur jeune public, apparemment des digital natives (des gens ayant toujours vécu avec la technologie dans leur vie, et donc avec une relation à leur environnement qui dépend à peu près totalement de l’interface de la technologie). Elle place sa réflexion dans le contexte d’une étude qui vient remettre en question ce lieu commun :

Tout ce texte, pour en venir à vous partager une étude de la British Library au sujet de la Google generation : Information behaviour of the researcher of the future (pdf).

Ce document présente tant les idées reçues au sujet de cette génération Internet que le résultat de l’étude. Plusieurs perceptions que nous développions de façon « automatique » deviennent des mythes et c’est pour le mieux de l’avenir des musées. À la lecture de l’étude, j’en conclus qu’il n’est pas automatique que les jeunes d’aujourd’hui intègrent tous les tenants et les aboutissants de cette nouvelle ère numérique, même s’ils en sont natifs et probablement des usagers plus fluides que les plus âgés.

Prudence donc, car cette impression de la maîtrise quasi-innée de la technologie doit être révisée. Le débat a été lancé par Henri Jenkins (sous une forme nuancée, parlant du danger d’oublier les variations d’accessibilité aux technologies, d’un digital divide). Puis il a été doublement relayé par Siva Vaidhyanathan, qui insiste beaucoup (trop) sur la non-pertinence de la notion de génération, mais qui se rattrape en disant qu’il n’y a rien à gagner à généraliser cette apparente opposition entre digital native et digital immigrant.

Ce qui apparaît se démarquer, c’est le mythe autour de l’utilisation des technologies. Et c’est un mythe dont l’inexactitude se vérifie au quotidien (j’en témoigne personnellement, voyant mes étudiants faire un usage commun de Facebook mais ne sachant toujours pas faire un saut de page dans un traitement de texte). Il faut remettre les pendules à l’heure sur le rapport avec la technologie, en particulier sur la complexité de ce rapport.

1. Il paraît évident qu’il y a une aisance qui vient avec un médium lorsque celui-ci a été fortement présent au moment des années d’apprentissage les plus fulgurantes (fin de l’enfance et première moitié de l’adolescence — un psycho-cognitiviste dans la salle pour confirmer ?). L’analyse de plusieurs générations au vingtième siècle l’illustrerait sûrement avec force.

2. Il faut en revanche admettre qu’il n’y a aucun caractère inné à l’usage des technologies. Certaines interfaces tablent davantage sur des processus cognitifs courants et réduisent le gap technologique, oui. Mais il y a toujours une étrangeté à apprivoiser, une distance à franchir. Et des apprentissages sont nécessaires.

3. À l’image des objets qui nous intéressent, dont le rythme de renouvellement est effarant, tel est le rythme auquel se trouve confrontée notre capacité à adapter nos connaissances et nos compétences technologiques. Celles-ci sont sujettes à un dépassement imminent, à une rapide caducité. Et ce, que nous soyons (franchement / relativement) jeunes ou moins jeunes.

Dans ce contexte, il s’impose d’insister pour la reconnaissance (commune, par nos institutions scolaires, par nos employeurs) du rôle fondamental joué par la computer-literacy (à généraliser en une techno-literacy), qu’il faudra conséquemment maintenir, alimenter et bonifier.

(photo : « Naar Hopla kijken », Inferis, licence CC)

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Wikipedia et son Moyen Âge

5 mars 2008

The work of a scribeÀ travers un épique récit de l’histoire de Wikipédia (mais surtout de ses propres péripéties), Nicholson Baker fait le compte rendu de l’ouvrage Wikipedia: The Missing Manual
de John Broughton. Approche jubilatoire : récit des premières expérimentations, traces des différentes cultures ayant eu cours au sein de ce projet, puis relation des tentatives de Baker lui-même de s’inscrire dans la communauté des éditeurs de Wikipédia.

After bovine hormones, I tinkered a little with the plot summary of the article on Sleepless in Seattle, while watching the movie. A little later I made some adjustments to the intro in the article on hydraulic fluid—later still someone pleasingly improved my fixes. After dessert one night my wife and I looked up recipes for cobbler, and then I worked for a while on the cobbler article, though it still wasn’t right. I did a few things to the article on periodization. About this time I began standing with my computer open on the kitchen counter, staring at my growing watchlist, checking, peeking. I was, after about a week, well on my way to a first-stage Wikipedia dependency.

Et tranquillement Baker de se révéler un inclusionniste dans l’âme, questionnant l’attitude de plusieurs visant à sabrer dans les pages qui ne sont pas justifiées par un sujet notable.

At the same time as I engaged in these tiny, fascinating (to me) “keep” tussles, hundreds of others were going on, all over Wikipedia. I signed up for the Article Rescue Squadron, having seen it mentioned in Broughton’s manual: the ARS is a small group that opposes “extremist deletion.” And I found out about a project called WPPDP (for “WikiProject Proposed Deletion Patrolling”) in which people look over the PROD lists for articles that shouldn’t be made to vanish. Since about 1,500 articles are deleted a day, this kind of work can easily become life-consuming, but some editors (for instance a patient librarian whose username is DGG) seem to be able to do it steadily week in and week out and stay sane. I, on the other hand, was swept right out to the Isles of Shoals. I stopped hearing what my family was saying to me—for about two weeks I all but disappeared into my screen, trying to salvage brief, sometimes overly promotional but nevertheless worthy biographies by recasting them in neutral language, and by hastily scouring newspaper databases and Google Books for references that would bulk up their notability quotient. I had become an “inclusionist.”

Et on entre là dans un monde virtuel, plus près du jeu que de la communauté scientifique (car ça se révèle un terrain de jeu pour querelles et jeux de pouvoir typiques de l’enfance. Se pose la question du canon (« Still, a lot of good work—verifiable, informative, brain-leapingly strange—is being cast out of this paperless, infinitely expandable accordion folder by people who have a narrow, almost grade-schoolish notion of what sort of curiosity an on-line encyclopedia will be able to satisfy in the years to come. ») ; émerge la problématique de la définition de ce projet, dont Baker rappelle qu’il est en fait mené par un nombre très restreint d’éditeurs qui imposent leur vision d’une encyclopédie libre et ouverte — pourtant régie par des règles très sévères, pourtant constamment patrouillée par des éditeurs et des logiciels évitant sa propre implosion en raison de modifications humoristiques ou malveillantes.

Le plus stimulant, outre la prose jubilatoire de Baker, c’est certainement le mode d’autorégulation de cette communauté, qui est à l’évidence game-driven — tiens, un peu comme l’est le Nomic, mais avec une dose de responsabilité culturelle et politique, avec un sens du devoir.

Ce qui nous manque pour l’instant, c’est encore une lecture comparée des dynamiques sociales propres aux sphères linguistiques (on ne parle jamais que du Wikipédia de langue anglaise). Comment se gèrent les tensions colonialistes dans la sphère hispanophone? Quelle vision du monde est proposée par des encyclopédies issues de langues qui ne sont pas parmi les trois ou quatre lingua franca mondiales?

Baker conclut son expérience comme il clôt son texte :

I think I’m done for the time being. But I have a secret hope. Someone recently proposed a Wikimorgue—a bin of broken dreams where all rejects could still be read, as long as they weren’t libelous or otherwise illegal. Like other middens, it would have much to tell us over time. We could call it the Deletopedia.

(via Willard McCarty, Humanist) (photo : « The work of a scribe », glynnish, licence CC)

Catégorie : Technologie | Un commentaire

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