Le rôle de la critique
14 mars 2008
Arts & Letters Daily me pointe ce matin une recension d’un récent ouvrage, The Death of the Critic, qui ose ramener le débat sur le rôle à jouer par les critiques littéraires dans l’évaluation des œuvres contemporaines — toute la question de la valeur. Refusant le désengagement couramment prôné (sur la base de l’argument que l’opinion de l’un vaut bien celle de l’autre), Rónán McDonald tient un discours étonnant (dans son articulation) sur le rapport entre le jugement provenant de la Tour d’ivoire et la construction d’une opinion commune sur les œuvres (dans les mots de John Mullan, auteur de la recension):
[McDonald] argues that the demise of critical expertise brings not a liberating democracy of taste, but conservatism and repetition. “The death of the critic” leads not to the sometimes vaunted “empowerment” of the reader, but to “a dearth of choice”. It is hardly a surprise to find him taking issue with John Carey’s anti-elitist What Good Are the Arts? (2005), with its argument that one person’s aesthetic judgement cannot be better or worse than another’s, making taste an entirely individual matter. McDonald proposes that cultural value judgements, while not objective, are shared, communal, consensual and therefore open to agreement as well as dispute. But the critics who could help us to reach shared evaluations have opted out. The distance between Ivory Tower and Grub Street has never been greater.
Comme le signale Mullan, une grande qualité de cette réflexion réside probablement dans la nuance et l’ouverture de McDonald. Ainsi tend-il à condamner non pas tant le structuralisme et le post-structuralisme (comme sources de la défection de la critique littéraire sur la question de la valeur) que les cultural studies — mais le fait-il encore en prenant garde de ne pas condamner unilatéralement :
Cultural studies may have been anti-elitist, refusing distinctions between high and low, proper and popular, but it doomed the academic to irrelevance outside the academy. “If criticism forsakes evaluation, it also loses its connections with a wider public.” He is a tolerant enemy to anti-evaluative criticism. Reviewing the rise of Cultural Studies, he even concedes that it might for a while have been salutary to have “an amnesty on the idea of objective quality”. Neglected works and unheard voices have been recovered. Even though he dislikes Cultural Studies, McDonald relishes much that we would call “popular culture”, and clearly believes that cinema, television and pop music deserve good critics too.
Si on avait déjà vu poindre de nouveau la réflexion sur la valeur dans le domaine francophone (ici et là), il faut se réjouir de cette ouverture dans la chamboulée sphère anglo-saxonne.
Difficile par ailleurs de ne pas voir dans ce retour vers la compétence des littéraires une confirmation de la nécessité, dans le déluge informationnel et discursif contemporain, de ressources agissant comme des filtres — de la bibliothéconomie aux carnets scientifiques. Retour qui se fait avec toute la circonspection utile, avec un besoin non pas d’autorités absolues (toutes sont relativisées, à coup sûr) mais de guides, dont on connaîtra avec profit les biais et les allégeances.
(photo : « everyone’s a critic », jontintinjordan, licence CC)
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Théorie littéraire et culturalisme
31 juillet 2007
La revue La lecture littéraire (U.Reims / CRLELI) lance un appel à contributions assez intéressant, dans son propos et dans ce qu’il révèle de l’état de la réflexion sur la théorie littéraire en France. Conjuguant théorie et études culturelles, c’est toute la question du statut de l’art qui est réactivée :
tout texte, qu’il soit ou non présumé littéraire, peut sans doute être replacé dans une histoire culturelle des représentations qui en éclaire différents aspects.
Dès lors, pour certains, il n’y aurait plus de différence à établir, au sein du vaste ensemble des productions culturelles, entre objets usuels et objets artistiques, production de masse et production de qualité. Tous les objets, textuels ou non, relevant de la culture seraient également dignes d’intérêt.
D’autres continuent toutefois à distinguer l’activité artistique de l’ensemble des pratiques humaines. [...] Ce qui revient, plus nettement peut-être, à ne pas considérer de la même façon toutes les productions culturelles.
Littérature et études culturelles doivent-elles s’exclure ? Peuvent-elles dialoguer ? Comment envisager leur relation ?
C’est le choc des classes qui émerge ainsi, le choc des classes sociales et celui des niveaux de littérature, la culture populaire innervant le champ restreint en un melting-pot déstabilisant. Mais y a-t-il lieu de discriminer les pratiques ? Ici entrent en conflit les notions d’art, d’esthétique, de culture ? simple complexification de la traditionnelle opposition entre l’artisan et l’artiste ?
Les réponses qui seront proposées se révéleront fort emblématiques de la position des intellectuels français sur la recherche dans les humanités ainsi que du statut de la littérature et de la culture dans la société européenne.
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Le savoir des genres
25 février 2007
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La recherche sur la théorie des genres se poursuit, avec un résultat fort stimulant ici (collectif suivant la tenue de deux journées d’étude)…
La licorne, no 79 (2007) |
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Influence, copie et propriété : vers une conception étendue de l’allographisme ?
21 février 2007
Suivant l’invitation de Ben Vershbow (sur if:book), je traverse l’article de Jonathan Lethem, « The Ectasy of Influence », publié dans le Harper’s. Propos intéressant, fondé sur le principe que dans la culture, le plagiat, l’emprunt et l’allusion sont des pratiques courantes, voire fondamentales. La tonalité de son article va plutôt du côté du droit, en raison des enjeux posés par le copyright et la propriété intellectuelle (il fait allusion ironiquement aux scouts qui devraient payer des droits d’auteur pour entonner quelques chansons autour du feu de camp). Il en vient à prôner pour « a commons of cultural materials ».
Il émet quelques hypothèses intéressantes, ici sous la forme d’énoncés efficaces (« Blues and jazz musicians have long been enabled by a kind of ?open source? culture »), là dans sa façon de décrire les phénomènes (l’inexistence probable des Simpsons si ces emprunts n’étaient plus possibles). Je ne reprends pas tous ses arguments (food for thought, pour un autre jour), mais cette question de la copie, décidément d’actualité avec la réflexion sur les DRM des pièces musicales, me ramène à Goodman et à Genette :
Even as the law becomes more restrictive, technology is exposing those restrictions as bizarre and arbitrary. When old laws fixed on reproduction as the compensable (or actionable) unit, it wasn’t because there was anything fundamentally invasive of an author’s rights in the making of a copy. Rather it was because copies were once easy to find and count, so they made a useful benchmark for deciding when an owner’s rights had been invaded. In the contemporary world, though, the act of ?copying? is in no meaningful sense equivalent to an infringement?we make a copy every time we accept an emailed text, or send or forward one?and is impossible anymore to regulate or even describe.
Son parallèle avec le courriel est certes abusif, mais il a le mérite de faire émerger la dématérialisation des ?uvres en mode numérique. Revenons en arrière : Nelson Goodman a établi la différence entre des ?uvres en régime autographique (dépendantes de l’historique de production, et dont la reproduction appelle la contrefaçon) et les ?uvres en régime allographique (reproduisibles en raison de la conformation à un original qui permet de corriger toute non-concordance). Gérard Genette, dans L’?uvre de l’art (voir ici un compte rendu parmi tant d’autres), poursuit cette réflexion, en tentant notamment de préciser les modalités possibles de relation allographique. Il distingue notamment les propriétés d’immanence (propriétés renvoyant à l’identité du texte) des propriétés de manifestation (propriétés contingentes, reliées à telle copie de l’?uvre).
En mode numérique, n’observe-t-on pas un passage vers une existence des ?uvres qui délaisserait les propriétés de manifestation ? C’est un peu ce qui se cache derrière les anciennes versions numérisées de classiques littéraires, lorsqu’on recourait à du simple texte (de l’ASCII pur)… difficile pourtant aujourd’hui de faire abstraction de la mise en forme de l’information, tout comme cette idée d’une existence en dehors de sa manifestation semble impossible à envisager pour la musique (le choix de l’instrumentation, la performance, la phonographie laissant moult traces qui identifient l’?uvre). Mais cette identité musicale réside-t-elle dans la séquence imaginée des notes ou n’inclut-elle pas l’ensemble de ces paramètres ? N’en est-il pas de même en littérature, alors que les ?uvres investissant la textualité même du livre (ou du support) se multiplient, ce travail de mise en page étant parfois aussi significatif que le texte lui-même ? (pensons à House of Leaves ou à Apikoros Sleuth…)
On dirait que les pratiques artistiques, voyant arriver le règne d’une circulation libre de leur immanence, se réfugiaient dans leur manifestation pour s’agripper à leur occurrence matérielle… Pourtant, on n’arrêtera pas pour autant la circulation des imaginaires, qui nous permet de se raconter l’histoire de tel film ou de tel roman, et ainsi produire un bagage culturel à reprendre, à réécrire, à recomposer.
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Ramener à soi (qu’est-ce que l’interdisciplinarité ?)
9 août 2005
Une discussion a eu lieu sur la liste Humanist à propos de la tendance, en régime interdisciplinaire, à tout ramener à soi, à lire une autre discipline à partir des repères d’une discipline première. Willard McCarty entamait la réflexion à partir d’une citation de Lubomir Dolezel :
The contemporary researcher is engaged in a losing struggle with the information explosion. The struggle is especially desper-ate in interdisciplinary research, where no one can master all the published literature in all the special fields. As interdisciplinary investigations become more and more necessary, they become more and more difficult. An easy way out of this difficulty is to interpret the problems of other disciplines in terms of one’s own. This practice is typical of quite a few humanists and theorists of literature. While claiming to cultivate interdisciplinarity, they give philosophy, history, and even natural sciences a “literary” treatment; their complex and diverse problems are reduced to concepts current in contemporary literary writing, such as subject, discourse, narrative, metaphor, semantic indeterminacy, and ambiguity. The universal “literariness” of knowledge acquisition and representation is then hailed as an interdisciplinary confirmation of epistemological relativism and indeterminism, to which contemporary literati subscribe. (”Possible Worlds of Fiction and History”, NLH 29.4 (1998): 785-809)
McCarty ajoute lui-même, quelques messages plus tard, cette idée du centre, qui tend à présenter les choses dans une autre perspective :
As for the baggage, for the limitations of being centred somewhere, I think of the ancient formula, “centrum ubique, circumferentia nusquam”, “centre everywhere, circumference nowhere”, or as Northrop Frye said in On Education, “It takes a good deal of maturity to see that every field of knowledge is the centre of all knowledge, and that it doesn’t matter so much what you learn when you learn it in a structure that can expand into other structures” (1988: 10).
Comment envisager ce regard sur une autre discipline ?
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La ville comme un rayon de bibliothèque
19 mars 2005
John Tolva signale cette belle analogie entre un rayon de bibliothèque et les façades des bâtiments d’une rue urbaine :
seen edge-on a shelf full of books does in a way resemble the variegated facades of an urban streetscape. But more than the physical resemblance, there?s a kind of functional similarity. The front of a building, like the spine of a book, is both its human interface and its metadata. Not only do you judge a book (and a building) by its cover, but you must. This is how we apprehend reality, at least initially.
Impossible de ne pas penser à Italo Calvino, dont la saisie de la nature des villes, dans ses Villes invisibles, est fondée sur une conception sémiotique de la ville : ensemble complexe de signes, mais aussi lieu de stratification (de la mémoire, des signes, de l’histoire d’une civilisation).
Lisant Balzac, Calvino met bien évidence la lecture de la ville telle un langage (ce rapport n’est pas fondé sur l’analogie visuelle, comme le montre Tolva, mais sur son incidence dans une perception sémiotique d’un ensemble complexe) :
Faire d?une ville un roman ; représenter les quartiers et les rues comme des personnages dotés chacun d?un caractère différent ; évoquer figures humaines et situations comme une végétation spontanée qui germe du pavé de telle ou telle rue, ou comme des éléments si dramatiquement opposés à leur cadre que les cataclysmes explosent en chaîne ; faire en sorte que, dans le cours mobile du temps, la vraie protagoniste soit la ville vivante, sa continuité biologique, le monstre-Paris : telle est l?entreprise à laquelle Balzac se sent appelé au moment où il se met à écrire Ferragus. [...] Ce qui, désormais, passionnait Balzac, c?était le poème topographique de Paris, suivant l?intuition qu?il eut le premier de la cité comme langage, idéologie, conditionnement de toute pensée, de toute parole, de tout geste, dont les rues ?impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense? [...]. (« La cité-roman chez Balzac », Défis aux labyrinthes, tome II, Paris, Seuil, 2003, p. 258-259.)
La piste Calvino me conduit à cette réflexion, petit essai écrit en 1967 :
Pour qui écrit-on un roman? Pour qui écrit-on un poème? Pour des gens qui ont lu certains autres romans, certains autres poèmes. On écrit un livre pour qu’il puisse être placé à côté d’autres livres, pour qu’il entre sur une étagère hypothétique et, en y entrant, la modifie en quelque manière, chasse de leur place d’autres volumes ou les fasse rétrograder au second rang, provoque l’avancement au premier rang de certains autres. (« Pour qui écrit-on? L’étagère hypothétique », Défis aux labyrinthes, tome I, Paris, Seuil, 2003, p. 188.)
Hommage aux urbanistes, écrivains de nos espaces.
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Théorie ou théories ?
29 mai 2003
Intéressant, cet appel à communications pour un colloque sur la théorie littéraire chez les anglicistes. Notons particulièrement ce passage sur la façon de désigner l’approche théorique :
Il s?agira de faire le bilan de ce qu?on entend par « théorie », et d?envisager les voies de son futur développement. Il s?agira donc de défendre les valeurs que la théorie incarne. A ce propos, deux choses doivent être dites d?emblée. Le mot « théorie » ne se décline qu?au pluriel, ce qui doit inciter ceux qui la pratiquent à la discussion et à la tolérance réciproque, plutôt qu?au repli sectaire et à l?anathème. Et comme ce mot a une existence forte dans la langue anglaise (sous la forme de « critical and cultural theory »), son utilisation doit inciter les anglicistes français à sortir de l?hexagone et à participer aux débats scientifiques européens et mondiaux [...]
Faut-il accuser ce caprice langagier d’une telle différence dans notre conception de la théorie : ici une conception monolithique (la théorie littéraire dans la sphère francophone), là la théorie nécessairement à entendre comme les théories, donc une conception multiple, foisonnante, d’où des propositions complémentaires et souvent concurrentes, non érigées en système clos (ce qui est d’ailleurs l’apanage de la théorie littéraire telle que conçue par les francophones) ?
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