Éditions savantes électroniques : la résistance du livre
21 octobre 2008
Encore une fois, on remarque tout naïvement qu’une édition savante électronique procurerait un confort de lecture tellement plus grand aux différentes classes de lecteurs — Richard Herley ajoute le facteur ebook dans sa réflexion :
E-books can offer a perfect solution. Such notes could be hyperlinked, and each link graded. Beginning readers could leave them all visible; middling readers like me could hide the elementary ones; and academics could hide all but the most advanced. Or indeed, if the text were being re-read, they could all be hidden, and made visible only when the word or phrase was touched with a finger or stylus.
Évidence d’une approche nouvelle et tellement plus lucide des éditions savantes, qui pourtant ne réussit pas à s’imposer. Car la résistance est double. D’une part, le confort visuel de lecture (l’argument dérivé de celui du bathtub : « lire à l’écran est tellement pénible »), que la rapide progression des livres électroniques vient atténuer. D’autre part, la dimension nostalgique et symbolique du livre : la matérialité de l’ouvrage, la sensualité du papier (papier bible souvent, dans ces éditions interminables qui obligent à couper le papier en quatre sur l’épaisseur…), tout autant que le prestige et la prestance du livre publié chez un éditeur reconnu (Pléiade, Champion, Bibliothèque du Nouveau Monde, etc.).
Pseudo-évidence troublante, car tout est à peu près là, disponible. Même l’an dernier, François Bon enrageait de sa nouvelle édition des Essais de Montaigne dans la Pléiade :
Alors, pour ce prix-là, j’aurais voulu un Montaigne parfait, et ce Montaigne m’enrage. On a voulu trop en faire, on veut nous expliquer Montaigne, on nous prive de notre liberté avec lui, et j’en suis au point de souhaiter souvent, chaque dix pages, me débarrasser de cette édition neuve pour revenir à l’ancienne.
On nous parasite les pages avec une nouvelle suite de majuscules, comme les anciens A, B et C dont l’économie aurait pu alléger graphiquement le texte. On devrait pourtant commencer à savoir, même chez les universitaires, que l’accueil qu’on fait d’un texte c’est aussi, voire d’abord, la saisie graphique, l’unité de la page, la présence visuelle de la phrase.
Et se permettait d’envisager une utilisation intelligente des interfaces numériques :
Alors je me prends à rêver à l’écriture numérique : une version pour eReader, puisque le papier numérique arrive, où on pourrait sélectionner d’office le système d’apparence de la page, selon les A, B et C de Villey indiquant les strates principales d’écriture, ou bien, en balayant tel mot, faire apparaître, mais seulement si on le souhaite, l’indication que tel mot n’a plus, dans la langue d’aujourd’hui, son acception d’il y a quatre siècles. Ou bien tout simplement le texte nu…
Désastre économique mais mine intellectuelle, repère d’érudition ; aberration éditoriale en terme de convivialité mais tabularité nécessaire (mais inscrite dans le mauvais lieu) — les éditions savantes doivent migrer vers le support numérique ou se décliner en de multiples versions selon les lecteurs. Mais l’arborescence textuelle propre au paradigme numérique reste la voie royale pour la glose scientifique. Au delà des résistances, ce passage non (encore) réalisé s’explique sûrement par une méconnaissance des moyens. Il faut trouver moyen de démocratiser tout ça…
(via la feuille)
(photo : « Margin Release », robotography , licence CC)
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À l’échelle humaine ou inhumaine ?
14 octobre 2008
High performance computing pour les humanités : est-ce « a hammer in search of a nail » ? La question m’a souvent traversé l’esprit, au croisement de diverses allusions à cette possibilité. Simple réflexe d’une grenouille qui voit les sciences inhumaines, elles, faire la part belle à ces ressources démesurées, et ainsi souhaiter s’apparenter au boeuf ?
John Tolva, de chez IBM, se prête naïvement — mais volontairement — à la réflexion. J’avais croisé telle cogitation chez Geoffrey Rockwell, mais sans qu’il expose en toutes lettres sa position. Les questions que Tolva pose pour s’interroger sur notre méthodologie sont fascinantes… et désespérantes. Car le principal problème, souligne-t-il en creux, est l’absence de structuration des ensembles de données :
the biggest single problem we can solve with the grid in the humanities isn’t discipline-specific (yet), but is in taking digital-but-unstructured data and making it useful. OCR is one way, musical notation recognition and semantic tagging of visual art are others — basically any form of un-described data that can be given structure through analysis is promising. If the scope were large enough this would be a stunning contribution to scholars and ultimately to humanitiy.
C’est l’ambition qui effraie et qui rend fébrile (ce « giddy » qu’il utilise pour décrire son propre état). C’est la démesure, l’ampleur, l’empan en quelque sorte. Mais est-il de mauvaise foi de prétendre que la vraie nature des humanités, c’est la profondeur et non la largeur de vue ? Comment raffiner les “données” lorsqu’on plonge dans un texte ? Ce texte n’a-t-il donc de valeur, laisse-t-on supposer avec cette approche, que dans la multitude des autres textes ?
Je n’ai pas de réponse… la question continue de me tracasser. Et appelle, en corollaire, la fascination de la technologie, ses possibilités, et la nécessité de tout chercheur de questionner son apport à ses travaux. Simple tentation geek ou ouverture à de nouvelles avenues, à de nouveaux outils, à une compréhension réinventée de nos objets de prédilection ? Il semble bien qu’il faille une part de geek-itude pour d’abord se laisser séduire, et ensuite envisager les conséquences de la dot… Car à défaut de regarder la technologie dans les yeux, il n’y a pas de moyens d’accéder aux fantasmes, à la vision qu’elle permet de dessiner d’un certain avenir. Cette vision n’est pas la seule qui puisse/doive être esquissée, pas plus qu’elle constitue une panacée. Mais difficile est le portrait de notre futur sans prise en considération des outils qui nous accompagneront.
(photo : « book shelf project 1 ~ striatic {notes} », striatic, licence CC)
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De la chose numérique (ou l’extension problématique du virtuel)
5 octobre 2008
Depuis les travaux
de Roberto Busa sur l’index des oeuvres de St-Thomas d’Acquin, le domaine des médias interactifs s’est attardé au texte en tant que liste de mots (“words on a page”, Blackwell Companion to Digital Humanities, 4). L’évolution des sciences humaines assistées par ordinateur (humanities computing) vers les humanités numériques (digital humanities) coïncide peut-être avec la redéfinition des frontières du concept de “texte”. À l’instar de D.F. McKenzie, nous définissons le texte en incluant les données verbales, visuelles, orales et numériques, lesquelles prennent la forme de cartes, de musiques, d’archives de fichiers sonores, de films, de vidéos et de toute information conservée en format numérique.
Lisant l’argumentaire de l’appel à communications du prochain colloque de la Société pour l’étude des médias interactifs (Society for Digital Humanities), je me questionne une fois de plus, calque anglais/français aidant, sur les enjeux liés à la définition de la discipline des digital humanities.
Le terme est séduisant : efficace, right to the point (comme sait l’être l’anglais), il renvoie à l’idée que les sciences humaines peuvent s’incarner aujourd’hui dans la sphère numérique. De cette façon, nombre de chercheurs (amateurs ou professionnels) se retrouvent sous un même chapeau. Se côtoyent ainsi les analystes textuels assistés par ordinateur, les poéticiens des arts et littératures hypermédiatiques, les sémioticiens de l’espace numérique et les archivistes intéressés par la gestion des documents numériques.
Cette conception disciplinaire — transdisciplinaire, pour sûr — permet aux gens ayant des intérêts et des compétences apparentés d’entrer en contact, d’échanger des outils / méthodes (sans compter que ça plaît aux administrateurs et subventionnaires — les sous étant liés à ces manifestations de transversalité). Une telle passerelle permet ainsi à des seiziémistes anglais de discuter avec des contemporanéistes francophones, sur la base d’un terrain commun.
Mais quelles conséquences y a-t-il à ainsi définir un tel terrain commun ? De façon caricaturale, je dirais qu’il y a actuellement la même frénésie autour du numérique que celle qu’a sûrement pu générer l’apparition du codex, avant-hier à peine : les initiés se retrouvent entre eux, qu’ils soient théologiciens ou écrivains lubriques, afin de se supporter et de partager autour de la découverte, le temps que la chose se démocratise, se diffuse — ne soit plus une découverte. Ensuite, chacun retrouve son secteur… C’est une lecture médiologique de la chose — et c’est pourtant l’enjeu qui est le nôtre aujourd’hui.
C’est la même question qui se pose aujourd’hui à propos de l’édition — j’en parlais hier à Clément, en lien avec ses trucs, nos intérêts communs et nos échanges récents avec François : quel profit, quel danger à définir largement le champ d’intérêt ? Édition de la littérature contemporaine directement en ligne (comme publie.net), éditions critiques savantes, toute modalité de publication éditoriale invoquant le support numérique, diffusion de la recherche scientifique en ligne en accès libre : tout ça se retrouve sur un terrain commun, suscitant les ah! et les oh! des personnes impliquées, qui trouvent ainsi des interlocuteurs.
Quelle conséquence y a-t-il à tout mettre sous le chapeau du numérique ? À partir de quel moment est-il nécessaire / rentable / obligatoire de retourner vers les champs disciplinaires ? Deux observations me viennent d’emblée, de deux ordres différents.
- On n’a pas à trancher et à définir le moment du retour vers la terre natale : l’impulsion vient probablement naturellement, tout à la fois que les échanges transdisciplinaires seront toujours profitables et stimulants.
- Il faut par ailleurs veiller à contrer l’effet de ghetto qui guette les nouveautés prises d’assaut par ceux que la chose intéresse, établissant un droit d’exclusivité aux seuls initiés. Il y a de cet effet (et de ses ambiguïtés) dans le cas We Tell Stories (je me promets d’y revenir sous peu, il y a longtemps que l’idée me tracasse).
Comment assurer le retour vers la discipline, comment initier le mouvement de partage des nouveautés ? Comment faire en sorte que la problématique numérique ne reste pas l’apanage de quelques initiés ? La question se pose et s’impose.La démocratisation des outils informatiques eux-mêmes a probablement pour effet, pour l’instant, de contrer la ghettoisation. Mais la présence de passeurs demeure une donnée majeure dans le portrait. Et pour revenir à la SDH/SEMI et aux digital humanities : la question est de savoir à partir de quand la maîtrise avancée des nouveaux outils par certains dissout le terrain commun, disperse l’espace partagé de dialogue et recrée l’isolement disciplinaire. À moins que le perpétuel coup de pied sur le caillou de l’innovation, roulant de fois en fois au-devant de nous et nous appelant à le suivre, n’assure le rafraîchissement de cette nouveauté à apprivoiser, à propos de laquelle il faut partager ?
(photo: « the cover », squareintheteeth, licence CC)
Catégorie : Littérature électronique, Technologie | 4 commentaires
de Roberto Busa sur l’index des oeuvres de St-Thomas d’Acquin, le domaine des médias interactifs s’est attardé au texte en tant que liste de mots (“words on a page”,